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Il existe un personnage assez important dans notre histoire dont personne ne parle vraiment

lors des repas de famille.

Le placenta.

Pourtant, avant de connaître le visage de notre mère, la voix de notre père ou la couleur

parfaitement discutable de notre première grenouillère, nous avons vécu plusieurs mois

avec lui.

Le placenta et l’embryon proviennent de la même cellule fécondée.

Certaines cellules vont former le futur bébé.

D’autres vont créer le placenta.

Nous partageons donc avec lui une origine commune.

Pendant toute la grossesse, il participe à notre respiration, à notre alimentation, à notre

protection et à l’évacuation de nos déchets.

C’est une sorte de partenaire biologique tout compris.

Il gère le ravitaillement, l’oxygène, le ménage et une partie de la sécurité. Le tout sans

réclamer de médaille.

Cette image m’a toujours fascinée.

Parce que notre toute première expérience de la vie n’est pas celle d’un individu isolé.

Nous commençons notre existence reliés.

Puis vient la naissance.

Et en quelques instants, absolument tout change.

Le bébé quitte un environnement chaud, sombre, liquide et relativement constant.

Il découvre la lumière, le froid, le bruit, la pesanteur, la faim, la respiration et les

manipulations extérieures.

Il passe d’un monde dans lequel ses besoins sont pris en charge en continu à un monde dans

lequel il doit désormais les signaler.

Autrement dit, il change de planète sans mode d’emploi et sans avoir été consulté sur la

date du déménagement.

Et dans ce grand bouleversement, il est également séparé du placenta.

Ginette Forget présente le placenta comme une forme de jumeau originel. [1]

Un compagnon présent depuis le commencement. Une partie de cette première expérience

de soi qui disparaît au moment de la naissance.

Dans cette approche, la séparation du placenta peut être envisagée comme un premier

traumatisme de séparation.

Otto Rank a lui aussi développé l’idée du traumatisme de la naissance. [2]

Pour lui, naître représente une rupture profonde.

Le bébé quitte un environnement qui le contenait entièrement pour entrer dans un monde

où il devient dépendant de la qualité des réponses extérieures.

Ces théories m’intéressent parce qu’elles déplacent notre regard.

Nous racontons généralement une naissance du point de vue des adultes.

L’accouchement s’est bien passé.

Le bébé respirait.

Son poids était correct.

La mère allait bien.

Tout le monde est vivant. Parfait. On peut cocher les cases et servir le champagne.

Mais que signifie vraiment bien se passer pour un être qui vient de changer totalement de

milieu ?

Une naissance peut être médicalement réussie et représenter malgré tout une expérience

corporelle immense.

Les deux réalités peuvent exister en même temps.

Le bébé ne possède pas encore les mots pour comprendre ce qui lui arrive.

Il ne peut pas se dire que la lumière agressive vient simplement du plafonnier de la

maternité.

Il ne sait pas que la personne qui l’emporte doit seulement vérifier sa température.

Il ne comprend pas que les gestes pratiqués sont destinés à le protéger.

Il reçoit des sensations.

Du froid.

Du bruit.

Des odeurs nouvelles.

Des mains inconnues.

L’absence soudaine de ce qui était là depuis toujours.

Son corps ne fabrique pas encore une histoire.

Il enregistre une expérience.

C’est peut-être là que commence une partie de notre mémoire la plus profonde.

Pas une mémoire faite d’images précises et de souvenirs racontables.

Une mémoire faite de sensations, de tensions, d’apaisements, de ruptures et de

retrouvailles.

Avant de savoir penser le monde, nous apprenons déjà comment il se ressent.

Est-ce qu’il est prévisible ?

Est-ce que quelqu’un répond ?

Est-ce que la chaleur revient ?

Est-ce que la séparation dure ?

Est-ce que le lien survit à l’absence ?

Ce qui se passe après la rupture devient alors essentiel.

Le contact.

La voix.

Le peau à peau.

La chaleur.

L’odeur connue.

Les bras qui contiennent.

Tout cela ne supprime pas le bouleversement de la naissance.

Cela lui donne une suite.

Le corps peut découvrir qu’il vient de perdre un monde sans pour autant avoir tout perdu.

Cette idée a beaucoup nourri ma manière de comprendre les comportements humains.

Nous ne sommes pas seulement façonnés par ce qui nous arrive.

Nous le sommes aussi par ce qui arrive ensuite.

Après la peur, est-ce que la sécurité revient ?

Après la séparation, est-ce qu’il y a des retrouvailles ?

Après la chute, est-ce que quelque chose nous aide à reprendre appui ?

Après le conflit, est-ce que le lien peut être réparé ?

C’est une question que nous continuons à poser toute notre vie, même lorsque nous avons

appris à utiliser des mots beaucoup plus élégants pour la dissimuler.

La difficulté à supporter le silence.

La peur d’être quitté.

Le besoin d’être rassuré.

L’impression qu’une distance annonce forcément une disparition.

Le réflexe de s’accrocher à une relation même lorsqu’elle nous abîme.

Ou au contraire, celui de partir avant de risquer d’être abandonné.

Bien sûr, notre naissance ne construit pas à elle seule toute notre manière d’aimer.

L’être humain mérite une explication un peu plus élaborée qu’un problème de cordon mal

digéré.

Notre histoire se construit ensuite à travers des milliers d’expériences.

La présence de nos parents.

Leur disponibilité.

Leur propre état physique et émotionnel.

Les séparations.

Les retrouvailles.

Les deuils.

Les déménagements.

Les relations.

Les accidents.

Les maladies.

Mais aussi les expériences heureuses, les rencontres réparatrices et tous les moments où

nous avons découvert que le lien pouvait résister au changement.

La naissance peut être envisagée comme une première empreinte.

Une première rencontre avec la rupture.

Une première expérience de l’inconnu.

Elle ne détermine pas toute notre vie.

Mais elle peut participer à la façon dont notre corps apprend à traverser les passages.

C’est aussi pour cela que, dans BioMécanique, je ne travaille pas uniquement avec ce que les

personnes comprennent intellectuellement.

On peut avoir parfaitement identifié sa peur de l’abandon et continuer à paniquer devant un

message resté sans réponse.

Le cerveau adulte sait que la personne est probablement occupée.

Le corps, lui, a parfois déjà déclenché l’alerte générale, fermé les issues et convoqué une

cellule de crise.

Comprendre aide.

Mais pour transformer une réaction profonde, il faut aussi permettre au corps de vivre autre

chose.

Sentir qu’une émotion peut monter puis redescendre.

Qu’une absence peut être temporaire.

Qu’un désaccord ne détruit pas forcément une relation.

Que l’on peut perdre un repère sans se perdre soi-même.

Que l’on peut se séparer sans disparaître.

Nous ne pouvons pas revenir au jour de notre naissance pour modifier ce qui s’est passé.

Mais nous pouvons créer aujourd’hui des expériences dans lesquelles le corps découvre une

autre suite.

Une rupture suivie d’une réparation.

Une peur suivie d’un apaisement.

Une distance qui ne détruit pas le lien.

Peut-être que se reconstruire commence aussi comme cela.

Non pas en effaçant nos premières séparations.

Mais en apprenant, enfin, qu’elles ne sont pas toujours la fin de l’histoire.

Références

[1] Ginette Forget. Holos, La Présence en Soi. Guide spirituel pour l’accomplissement de son bien-être

intérieur. Éditions du Grand Ruisseau, 2016.

[2] Otto Rank. Le traumatisme de la naissance. Éditions Payot.

[3] Frédérick Leboyer. Pour une naissance sans violence. Éditions Points, 2008.