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Il existe un personnage assez important dans notre histoire dont personne ne parle vraiment

lors des repas de famille.

Le placenta.

Pourtant, avant de connaître le visage de notre mère, la voix de notre père ou la couleur

parfaitement discutable de notre première grenouillère, nous avons vécu plusieurs mois

avec lui.

Le placenta et l’embryon proviennent de la même cellule fécondée.

Certaines cellules vont former le futur bébé.

D’autres vont créer le placenta.

Nous partageons donc avec lui une origine commune.

Pendant toute la grossesse, il participe à notre respiration, à notre alimentation, à notre

protection et à l’évacuation de nos déchets.

C’est une sorte de partenaire biologique tout compris.

Il gère le ravitaillement, l’oxygène, le ménage et une partie de la sécurité. Le tout sans

réclamer de médaille.

Cette image m’a toujours fascinée.

Parce que notre toute première expérience de la vie n’est pas celle d’un individu isolé.

Nous commençons notre existence reliés.

Puis vient la naissance.

Et en quelques instants, absolument tout change.

Le bébé quitte un environnement chaud, sombre, liquide et relativement constant.

Il découvre la lumière, le froid, le bruit, la pesanteur, la faim, la respiration et les

manipulations extérieures.

Il passe d’un monde dans lequel ses besoins sont pris en charge en continu à un monde dans

lequel il doit désormais les signaler.

Autrement dit, il change de planète sans mode d’emploi et sans avoir été consulté sur la

date du déménagement.

Et dans ce grand bouleversement, il est également séparé du placenta.

Ginette Forget présente le placenta comme une forme de jumeau originel. [1]

Un compagnon présent depuis le commencement. Une partie de cette première expérience

de soi qui disparaît au moment de la naissance.

Dans cette approche, la séparation du placenta peut être envisagée comme un premier

traumatisme de séparation.

Otto Rank a lui aussi développé l’idée du traumatisme de la naissance. [2]

Pour lui, naître représente une rupture profonde.

Le bébé quitte un environnement qui le contenait entièrement pour entrer dans un monde

où il devient dépendant de la qualité des réponses extérieures.

Ces théories m’intéressent parce qu’elles déplacent notre regard.

Nous racontons généralement une naissance du point de vue des adultes.

L’accouchement s’est bien passé.

Le bébé respirait.

Son poids était correct.

La mère allait bien.

Tout le monde est vivant. Parfait. On peut cocher les cases et servir le champagne.

Mais que signifie vraiment bien se passer pour un être qui vient de changer totalement de

milieu ?

Une naissance peut être médicalement réussie et représenter malgré tout une expérience

corporelle immense.

Les deux réalités peuvent exister en même temps.

Le bébé ne possède pas encore les mots pour comprendre ce qui lui arrive.

Il ne peut pas se dire que la lumière agressive vient simplement du plafonnier de la

maternité.

Il ne sait pas que la personne qui l’emporte doit seulement vérifier sa température.

Il ne comprend pas que les gestes pratiqués sont destinés à le protéger.

Il reçoit des sensations.

Du froid.

Du bruit.

Des odeurs nouvelles.

Des mains inconnues.

L’absence soudaine de ce qui était là depuis toujours.

Son corps ne fabrique pas encore une histoire.

Il enregistre une expérience.

C’est peut-être là que commence une partie de notre mémoire la plus profonde.

Pas une mémoire faite d’images précises et de souvenirs racontables.

Une mémoire faite de sensations, de tensions, d’apaisements, de ruptures et de

retrouvailles.

Avant de savoir penser le monde, nous apprenons déjà comment il se ressent.

Est-ce qu’il est prévisible ?

Est-ce que quelqu’un répond ?

Est-ce que la chaleur revient ?

Est-ce que la séparation dure ?

Est-ce que le lien survit à l’absence ?

Ce qui se passe après la rupture devient alors essentiel.

Le contact.

La voix.

Le peau à peau.

La chaleur.

L’odeur connue.

Les bras qui contiennent.

Tout cela ne supprime pas le bouleversement de la naissance.

Cela lui donne une suite.

Le corps peut découvrir qu’il vient de perdre un monde sans pour autant avoir tout perdu.

Cette idée a beaucoup nourri ma manière de comprendre les comportements humains.

Nous ne sommes pas seulement façonnés par ce qui nous arrive.

Nous le sommes aussi par ce qui arrive ensuite.

Après la peur, est-ce que la sécurité revient ?

Après la séparation, est-ce qu’il y a des retrouvailles ?

Après la chute, est-ce que quelque chose nous aide à reprendre appui ?

Après le conflit, est-ce que le lien peut être réparé ?

C’est une question que nous continuons à poser toute notre vie, même lorsque nous avons

appris à utiliser des mots beaucoup plus élégants pour la dissimuler.

La difficulté à supporter le silence.

La peur d’être quitté.

Le besoin d’être rassuré.

L’impression qu’une distance annonce forcément une disparition.

Le réflexe de s’accrocher à une relation même lorsqu’elle nous abîme.

Ou au contraire, celui de partir avant de risquer d’être abandonné.

Bien sûr, notre naissance ne construit pas à elle seule toute notre manière d’aimer.

L’être humain mérite une explication un peu plus élaborée qu’un problème de cordon mal

digéré.

Notre histoire se construit ensuite à travers des milliers d’expériences.

La présence de nos parents.

Leur disponibilité.

Leur propre état physique et émotionnel.

Les séparations.

Les retrouvailles.

Les deuils.

Les déménagements.

Les relations.

Les accidents.

Les maladies.

Mais aussi les expériences heureuses, les rencontres réparatrices et tous les moments où

nous avons découvert que le lien pouvait résister au changement.

La naissance peut être envisagée comme une première empreinte.

Une première rencontre avec la rupture.

Une première expérience de l’inconnu.

Elle ne détermine pas toute notre vie.

Mais elle peut participer à la façon dont notre corps apprend à traverser les passages.

C’est aussi pour cela que, dans BioMécanique, je ne travaille pas uniquement avec ce que les

personnes comprennent intellectuellement.

On peut avoir parfaitement identifié sa peur de l’abandon et continuer à paniquer devant un

message resté sans réponse.

Le cerveau adulte sait que la personne est probablement occupée.

Le corps, lui, a parfois déjà déclenché l’alerte générale, fermé les issues et convoqué une

cellule de crise.

Comprendre aide.

Mais pour transformer une réaction profonde, il faut aussi permettre au corps de vivre autre

chose.

Sentir qu’une émotion peut monter puis redescendre.

Qu’une absence peut être temporaire.

Qu’un désaccord ne détruit pas forcément une relation.

Que l’on peut perdre un repère sans se perdre soi-même.

Que l’on peut se séparer sans disparaître.

Nous ne pouvons pas revenir au jour de notre naissance pour modifier ce qui s’est passé.

Mais nous pouvons créer aujourd’hui des expériences dans lesquelles le corps découvre une

autre suite.

Une rupture suivie d’une réparation.

Une peur suivie d’un apaisement.

Une distance qui ne détruit pas le lien.

Peut-être que se reconstruire commence aussi comme cela.

Non pas en effaçant nos premières séparations.

Mais en apprenant, enfin, qu’elles ne sont pas toujours la fin de l’histoire.

Références

[1] Ginette Forget. Holos, La Présence en Soi. Guide spirituel pour l’accomplissement de son bien-être

intérieur. Éditions du Grand Ruisseau, 2016.

[2] Otto Rank. Le traumatisme de la naissance. Éditions Payot.

[3] Frédérick Leboyer. Pour une naissance sans violence. Éditions Points, 2008.

Il y a quelque chose d’assez vexant avec le système nerveux : c’est qu’il ne se laisse pas particulièrement impressionner par notre intelligence.

On peut avoir compris son enfance, identifié ses blessures, lu douze livres sur l’anxiété et avoir parfaitement conscience qu’il ne se passe rien de grave.

Puis quelqu’un nous envoie « Tu peux m’appeler ? » et tout ce magnifique travail intérieur part prendre l’air pendant que notre corps prépare discrètement l’apocalypse.

C’est une expérience que je connais bien.

J’ai longtemps essayé de régler mes réactions en les comprenant. Je cherchais la pensée qui déclenchait tout. La peur cachée. Le mauvais raisonnement. La croyance à transformer.

Je pensais qu’une fois que j’aurais trouvé la bonne explication, mon corps s’alignerait gentiment derrière.

Mais le corps n’est pas un élève particulièrement docile.

Je pouvais savoir que j’étais en sécurité et sentir mon coeur accélérer. Je pouvais être épuisée et incapable de ralentir. Je pouvais vouloir dormir tout en sentant quelque chose en

moi résister à l’endormissement.

Ce n’était donc pas seulement une histoire de pensées.

Il y avait une partie de moi qui continuait à répondre à un danger que ma conscience, elle, ne voyait plus.

C’est là que la notion de système nerveux dérégulé est devenue intéressante pour moi.

Pas comme une nouvelle étiquette à coller sur tout ce qui dépasse.

Comme une autre manière de poser la question.

Au lieu de me demander ce qui n’allait pas chez moi, j’ai commencé à me demander ce que mon corps croyait encore devoir protéger.

Un système nerveux régulé n’est pas toujours calme

On imagine parfois qu’un système nerveux régulé ressemble à une personne paisible, respirant lentement face au coucher du soleil pendant que les autres s’énervent dans les embouteillages.

Mais être régulé ne signifie pas être calme en permanence.

Un système nerveux en bonne santé doit pouvoir s’activer.

Il nous faut de l’énergie pour courir, travailler, nous défendre, nous concentrer, nous mettre

en colère ou prendre une décision.

Le problème n’est pas l’activation.

Le problème apparaît lorsque le corps s’active trop facilement, reste mobilisé trop longtemps

ou n’arrive plus réellement à récupérer.

Un système nerveux régulé est surtout un système souple. Il peut accélérer lorsqu’une

situation l’exige, puis ralentir lorsque cette situation est terminée. [1]

Un système nerveux dérégulé, lui, peut continuer à réagir alors que le danger est passé.

Ou réagir à une situation actuelle comme si elle contenait encore quelque chose d’ancien.

Le cerveau ne compare pas chaque événement avec objectivité avant de choisir une

réponse parfaitement proportionnée. Il travaille à partir de ce qu’il connaît déjà.

Une intonation peut rappeler une ancienne colère.

Un silence peut réveiller une peur d’être rejeté.

Une sensation physique peut être interprétée comme le début d’un malaise.

Une notification peut suffire à provoquer une tension immédiate.

Stephen Porges utilise le mot « neuroception » pour parler de cette évaluation automatique

des indices de sécurité et de danger. [2]

Elle se produit avant notre analyse consciente.

C’est pour cela que nous pouvons savoir que tout va bien sans réussir à le ressentir.

La pensée a terminé son enquête.

Le corps, lui, garde le dossier ouvert.

Ce que le corps essaie de faire

Quand le système nerveux se dérègle, les manifestations peuvent sembler ne rien avoir en

commun.

On dort mal.

On digère moins bien.

On se sent irritable.

On supporte moins le bruit.

On réfléchit trop.

On n’arrive plus à réfléchir.

On contrôle tout.

Puis on ne parvient plus à commencer la moindre tâche.

Certaines personnes vivent surtout dans l’agitation et l’anticipation. D’autres se sentent

ralenties, absentes ou complètement vidées. Beaucoup alternent entre les deux.

Elles tiennent.

Elles gèrent.

Elles compensent.

Puis elles s’effondrent dès que la pression redescend.

Elles pensent manquer de discipline alors que leur corps essaie simplement de récupérer

après avoir fonctionné trop longtemps au-dessus de ses moyens.

C’est aussi là que peuvent apparaître les compulsions.

Manger.

Fumer.

Travailler.

Acheter.

Faire du sport.

Regarder son téléphone pendant deux heures sans même savoir ce qu’on était venu y

chercher.

Ces comportements ne sont pas toujours le problème de départ.

Ils peuvent être des tentatives de régulation.

Ils modifient momentanément ce que nous ressentons. Ils apportent une stimulation, un

apaisement, une coupure ou une sensation de contrôle.

Évidemment, une solution qui soulage pendant vingt minutes peut compliquer la vie pendant

plusieurs années.

Le système nerveux n’est pas toujours un grand stratège.

Il privilégie volontiers ce qui fonctionne maintenant.

Pourquoi le repos ne suffit pas toujours

Quand une personne est épuisée, on lui dit de se reposer.

Le conseil est logique.

Mais rester immobile et se sentir en sécurité ne sont pas exactement la même chose.

On peut être allongé dans son lit tout en gardant les épaules contractées, la respiration

courte et le cerveau occupé à rejouer une conversation datant de 2014.

Le corps ne bouge pas.

Il ne récupère pas forcément.

Se reposer demande aussi de pouvoir relâcher la vigilance. Or cette capacité ne se

commande pas par la volonté.

Elle se construit à travers des expériences répétées pendant lesquelles le corps constate

qu’il peut ralentir sans qu’une catastrophe survienne.

Cela peut passer par la respiration, le mouvement, le massage, la chaleur, la voix, le

bercement ou la sensation des pieds sur le sol.

Cela peut aussi passer par la présence d’une personne auprès de laquelle nous n’avons pas

besoin de nous surveiller.

Nous apprenons à nous réguler dans la relation bien avant de savoir le faire seuls. Et même

à l’âge adulte, nos systèmes nerveux continuent à s’influencer mutuellement. C’est ce que

l’on appelle la corégulation. [3]

Certaines personnes nous apaisent sans presque rien faire.

D’autres peuvent dire « Détends-toi » avec une telle énergie qu’on se contracte jusque dans

les oreilles.

Le corps entend bien davantage que les mots.

On ne régule pas un corps contre sa vie

Les techniques de régulation peuvent réellement aider.

Mais elles ne vivent pas dans le vide.

On ne régule pas durablement un organisme épuisé en lui demandant de respirer cinq

minutes avant de le renvoyer dans un environnement qui l’écrase.

On ne compense pas indéfiniment le manque de sommeil, l’insécurité financière, une

douleur chronique, une relation destructrice ou une surcharge permanente avec quelques

exercices somatiques.

Le contexte compte.

Parfois, réguler son système nerveux demande d’ajouter une pratique.

Parfois, cela demande de retirer quelque chose.

Une contrainte.

Une exigence.

Une relation.

Une habitude qui coûte plus qu’elle ne rapporte.

Une idée de la personne que nous devrions absolument réussir à être.

C’est une partie essentielle de mon approche avec BioMécanique.

Je ne cherche pas seulement ce qu’une personne peut faire pour supporter davantage.

Je regarde aussi ce qu’elle supporte et pourquoi elle devrait continuer à le supporter.

Comprendre autrement ses réactions

Découvrir le fonctionnement du système nerveux n’a pas supprimé toutes mes réactions.

Cela a changé la manière dont je les regarde.

Quand l’anxiété apparaît, je ne cherche plus seulement la pensée irrationnelle à corriger.

Je peux aussi observer l’état de mon corps.

Est-ce que j’ai dormi ?

Est-ce que j’ai mangé ?

Depuis combien de temps suis-je sous tension ?

Qu’est-ce qui vient de se passer ?

Qu’est-ce que cette situation rappelle à mon organisme ?

De quoi ai-je besoin maintenant pour retrouver un peu plus de choix ?

Ces questions ne justifient pas tous nos comportements.

Elles évitent simplement de commencer par nous traiter comme le problème.

Un système nerveux dérégulé n’est pas nécessairement un système défaillant.

C’est souvent un système devenu très compétent pour anticiper, tenir, éviter ou nous couper

de ce qui serait trop intense.

Il a appris certaines réponses parce qu’elles ont été utiles.

Puis il a continué à les utiliser.

Même lorsque le contexte avait changé.

Le travail ne consiste donc pas à lutter contre le corps jusqu’à ce qu’il accepte enfin de se

comporter correctement.

Il consiste à lui faire vivre suffisamment d’expériences nouvelles pour qu’il puisse apprendre

autre chose.

Le corps ne demande pas à devenir calme en permanence.

Il demande surtout à ne plus être obligé de répondre toujours de la même manière.

Références

[1] Stephen W. Porges. La théorie polyvagale. Fondements neurophysiologiques des émotions, de

l’attachement, de la communication et de l’autorégulation. EDP Sciences, 2021.

[2] Stephen W. Porges. Théorie polyvagale et sentiment de sécurité. EDP Sciences, 2022.

[3] Stephen W. Porges et Seth Porges. Notre monde polyvagal. Comment notre stress et nos ressentis

nous façonnent. Éditions Quantum Way, 2024.

Pendant longtemps, j’ai cherché ce qui n’allait pas chez moi.

Pourquoi mon corps réagissait autant.

Pourquoi certaines douleurs revenaient.

Pourquoi je pouvais être épuisée sans parvenir à me reposer.

Pourquoi certains symptômes disparaissaient, puis revenaient quelques semaines plus tard

sous une autre forme. Histoire de ne pas devenir prévisibles.

Mon parcours a été marqué par une longue errance médicale.

Une succession de rendez-vous, de questions, d’examens et de réponses qui n’expliquaient

jamais vraiment l’ensemble de ce que je vivais.

Chaque symptôme semblait appartenir à un tiroir différent.

La douleur d’un côté.

La digestion de l’autre.

Le sommeil ailleurs.

Puis les hormones, le poids, l’anxiété et la fatigue.

Toutes ces manifestations existaient dans le même corps, mais elles semblaient ne pas avoir

été officiellement présentées les unes aux autres.

Qu’est-ce que l’errance médicale ?

L’errance médicale désigne cette période pendant laquelle une personne vit avec des

symptômes sans recevoir d’explication satisfaisante, de diagnostic clair ou de prise en

charge réellement adaptée.

Elle consulte.

Elle raconte son histoire.

Elle passe des examens.

Elle attend.

Puis elle apprend parfois que tout est normal.

C’est une bonne nouvelle, évidemment.

Le seul détail légèrement contrariant, c’est qu’elle ne va toujours pas bien.

Alors elle recommence.

Avec un autre professionnel.

Un autre angle.

Une autre hypothèse.

Et la même histoire qu’il faut reprendre depuis le début en essayant de trouver le dosage

parfait.

Être suffisamment précise pour être comprise, mais pas trop informée.

Inquiète, mais raisonnablement.

Déterminée, sans donner l’impression de contester.

Il faut savoir être malade avec méthode.

Quand les symptômes sont regardés séparément

La médecine moderne accomplit des choses extraordinaires.

Elle sauve des vies.

Elle opère, répare et traite des maladies qui auraient été mortelles autrefois.

Il ne s’agit pas de nier sa puissance ni de remplacer un diagnostic par une tisane et une

grande conversation avec son enfant intérieur.

Le problème se trouve ailleurs.

La spécialisation permet d’examiner chaque partie du corps avec une précision

remarquable.

Mais à force d’observer chaque pièce séparément, il arrive que personne ne revienne

regarder la personne entière.

Un professionnel examine l’organe.

Un autre les hormones.

Un autre encore les émotions.

Chacun peut détenir une partie juste de l’histoire sans que personne ne rassemble

réellement les morceaux.

Or le corps ne fonctionne pas en spécialités.

Le sommeil influence la douleur.

La douleur modifie le mouvement.

Le manque de mouvement peut perturber le sommeil, la digestion et l’humeur.

Les hormones agissent sur l’énergie, l’appétit et la sensibilité émotionnelle.

Les relations, le travail, l’environnement et les conditions de vie influencent la capacité à

récupérer.

Tout communique.

C’est précisément ce que mon errance médicale m’a forcée à comprendre.

Le fameux « c’est le stress »

Quand aucun résultat ne suffit à expliquer ce qui se passe, une réponse finit souvent par

apparaître.

Le stress.

Le stress présente un avantage considérable.

Il peut expliquer à peu près tout.

Il peut donc aussi permettre de ne rien approfondir.

Pourtant, le stress n’est pas une explication abstraite.

Il se produit dans un corps.

Il modifie la respiration, les tensions musculaires, le rythme cardiaque, la digestion, le

sommeil, l’attention et les comportements.

Il agit aussi dans un contexte.

Nous ne réagissons pas seulement à ce que nous pensons.

Nous réagissons à notre rythme de vie, à nos relations, à notre travail, à notre sécurité

matérielle, à nos douleurs, à notre environnement et aux événements que nous avons

traversés.

Dire « c’est le stress » devrait donc ouvrir une enquête.

De quel stress parle-t-on ?

Depuis combien de temps dure-t-il ?

Qu’est-ce qui empêche le corps de récupérer ?

Quelles ressources lui manquent ?

Quelles conditions continuent d’entretenir son état d’alerte ?

Sans ces questions, le stress devient une manière plus élégante de dire que l’on ne sait pas.

Quand on commence à douter de son propre corps

L’une des choses les plus difficiles dans l’errance médicale n’est pas seulement l’absence de

réponse.

C’est le doute qui finit par s’installer.

Est-ce que j’exagère ?

Est-ce que je suis trop sensible ?

Est-ce que j’écoute trop mon corps ?

Pourtant, les symptômes sont là.

Le fait qu’un examen ne montre pas l’origine d’une douleur ne rend pas cette douleur

imaginaire.

Cela signifie seulement que cet examen n’a pas permis d’en identifier la cause.

Une absence de preuve n’est pas une preuve d’absence.

Mais lorsque plusieurs résultats reviennent normaux, la personne peut finir par perdre

confiance dans ce qu’elle ressent.

Elle apprend à minimiser.

Elle attend davantage avant de consulter.

Elle cherche ses mots.

Elle essaie de rendre son expérience suffisamment cohérente pour qu’elle devienne crédible

aux yeux de quelqu’un d’autre.

Et plus elle s’inquiète de ne pas être entendue, plus son inquiétude risque d’être utilisée

pour expliquer ses symptômes.

La boucle est assez bien conçue.

Mon corps n’était peut-être pas cassé

Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi mon corps fonctionnait aussi mal.

Puis ma question a changé.

Et s’il ne fonctionnait pas mal ?

Et s’il essayait de s’adapter ?

Cette idée n’a pas fait disparaître mes symptômes.

Elle a changé la manière dont je les regardais.

Une tension peut être une façon de tenir.

Une hypervigilance peut chercher à anticiper.

Une compulsion peut tenter d’apaiser rapidement un état intérieur devenu difficile à

supporter.

Un besoin de contrôle peut chercher à éviter une nouvelle impuissance.

Une déconnexion peut permettre de continuer lorsqu’il devient trop difficile de ressentir.

Un comportement peut être devenu problématique aujourd’hui tout en ayant été utile à un

autre moment.

C’est toute la complexité de nos mécanismes d’adaptation.

Ils peuvent nous protéger, puis finir par nous enfermer.

Le corps ne choisit pas toujours la solution la plus confortable.

Il choisit souvent celle qu’il connaît.

Cela ne signifie pas que chaque symptôme vient d’un traumatisme.

Cela ne signifie pas non plus qu’une douleur physique serait uniquement l’expression d’une

émotion refoulée.

Remplacer une explication exclusivement médicale par une explication exclusivement

psychologique ne rend pas nécessairement notre regard plus complet.

Cela déplace seulement la réduction.

Un être humain est influencé par sa biologie, son histoire, son sommeil, son alimentation, ses

hormones, son activité physique, ses relations et ses conditions de vie.

Il faut parfois accepter que plusieurs causes et plusieurs mécanismes puissent coexister.

Le corps supporte très bien la complexité.

C’est surtout notre besoin d’explications simples qui s’en accommode mal.

Reprendre une place active dans son parcours

Comprendre son corps ne signifie pas se diagnostiquer seul ni renoncer aux soins.

Cela signifie reprendre une place active dans son parcours.

Observer la chronologie des symptômes.

Repérer ce qui les déclenche, les aggrave ou les apaise.

Regarder les liens avec le sommeil, l’alimentation, le cycle hormonal, le mouvement, les

événements émotionnels et les conditions de vie.

Poser des questions.

Demander des explications.

Chercher un autre avis lorsque quelque chose reste incohérent.

Cette observation ne remplace pas un diagnostic.

Elle permet de mieux comprendre son propre terrain et de retrouver confiance dans ses

perceptions.

Nous avons besoin de médecins et de professionnels compétents.

Mais nous avons aussi besoin de connaître le corps dans lequel nous vivons.

Comprendre ne signifie pas tout maîtriser.

Cela permet simplement de ne plus être entièrement étranger à ce qui se passe en soi.

La naissance de BioMécanique

BioMécanique est née de cette errance médicale.

Elle s’est construite progressivement, à travers mes douleurs, mes recherches, mes

formations, les outils que j’ai expérimentés et les personnes que j’ai accompagnées.

Elle est aussi née d’une frustration.

Celle de constater qu’une seule grille de lecture ne suffisait jamais à comprendre un être

humain.

J’ai commencé à relier le système nerveux, le mouvement, les émotions, les douleurs,

l’alimentation, les habitudes, les relations et l’environnement.

Je ne voulais plus seulement savoir comment faire disparaître un symptôme.

Je voulais comprendre sa place dans l’ensemble.

Depuis quand est-il là ?

Qu’est-ce qui l’active ?

Qu’est-ce qui l’apaise ?

Que tente de gérer le corps ?

De quoi aurait-il besoin pour ne plus répondre de cette manière ?

BioMécanique est devenue cette façon de remettre les morceaux ensemble.

Ce journal racontera ce chemin.

Les théories qui ont nourri ma réflexion.

Les techniques que j’utilise.

Les expériences qui ont transformé ma manière de regarder l’humain.

Je parlerai du système nerveux, des émotions, de l’attachement, du mouvement, de la

douleur, des compulsions et des schémas que nous reproduisons parfois tout en sachant

parfaitement qu’ils nous font du mal.

Parce que comprendre un mécanisme ne suffit pas toujours à le transformer.

Si l’intelligence empêchait de reproduire nos automatismes, l’humanité aurait réglé une

bonne partie de ses problèmes depuis longtemps.

Ce que mon errance médicale m’a appris, c’est que le corps ne cherche pas nécessairement

à nous compliquer la vie.

Il fait souvent de son mieux avec ce qu’il connaît, ce qu’il a vécu et les ressources dont il

dispose.

Commencer à aller mieux ne consiste donc pas toujours à le faire taire.

Cela commence parfois par cesser de le considérer comme le problème.