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Il y a quelque chose d’assez vexant avec le système nerveux : c’est qu’il ne se laisse pas particulièrement impressionner par notre intelligence.

On peut avoir compris son enfance, identifié ses blessures, lu douze livres sur l’anxiété et avoir parfaitement conscience qu’il ne se passe rien de grave.

Puis quelqu’un nous envoie « Tu peux m’appeler ? » et tout ce magnifique travail intérieur part prendre l’air pendant que notre corps prépare discrètement l’apocalypse.

C’est une expérience que je connais bien.

J’ai longtemps essayé de régler mes réactions en les comprenant. Je cherchais la pensée qui déclenchait tout. La peur cachée. Le mauvais raisonnement. La croyance à transformer.

Je pensais qu’une fois que j’aurais trouvé la bonne explication, mon corps s’alignerait gentiment derrière.

Mais le corps n’est pas un élève particulièrement docile.

Je pouvais savoir que j’étais en sécurité et sentir mon coeur accélérer. Je pouvais être épuisée et incapable de ralentir. Je pouvais vouloir dormir tout en sentant quelque chose en

moi résister à l’endormissement.

Ce n’était donc pas seulement une histoire de pensées.

Il y avait une partie de moi qui continuait à répondre à un danger que ma conscience, elle, ne voyait plus.

C’est là que la notion de système nerveux dérégulé est devenue intéressante pour moi.

Pas comme une nouvelle étiquette à coller sur tout ce qui dépasse.

Comme une autre manière de poser la question.

Au lieu de me demander ce qui n’allait pas chez moi, j’ai commencé à me demander ce que mon corps croyait encore devoir protéger.

Un système nerveux régulé n’est pas toujours calme

On imagine parfois qu’un système nerveux régulé ressemble à une personne paisible, respirant lentement face au coucher du soleil pendant que les autres s’énervent dans les embouteillages.

Mais être régulé ne signifie pas être calme en permanence.

Un système nerveux en bonne santé doit pouvoir s’activer.

Il nous faut de l’énergie pour courir, travailler, nous défendre, nous concentrer, nous mettre

en colère ou prendre une décision.

Le problème n’est pas l’activation.

Le problème apparaît lorsque le corps s’active trop facilement, reste mobilisé trop longtemps

ou n’arrive plus réellement à récupérer.

Un système nerveux régulé est surtout un système souple. Il peut accélérer lorsqu’une

situation l’exige, puis ralentir lorsque cette situation est terminée. [1]

Un système nerveux dérégulé, lui, peut continuer à réagir alors que le danger est passé.

Ou réagir à une situation actuelle comme si elle contenait encore quelque chose d’ancien.

Le cerveau ne compare pas chaque événement avec objectivité avant de choisir une

réponse parfaitement proportionnée. Il travaille à partir de ce qu’il connaît déjà.

Une intonation peut rappeler une ancienne colère.

Un silence peut réveiller une peur d’être rejeté.

Une sensation physique peut être interprétée comme le début d’un malaise.

Une notification peut suffire à provoquer une tension immédiate.

Stephen Porges utilise le mot « neuroception » pour parler de cette évaluation automatique

des indices de sécurité et de danger. [2]

Elle se produit avant notre analyse consciente.

C’est pour cela que nous pouvons savoir que tout va bien sans réussir à le ressentir.

La pensée a terminé son enquête.

Le corps, lui, garde le dossier ouvert.

Ce que le corps essaie de faire

Quand le système nerveux se dérègle, les manifestations peuvent sembler ne rien avoir en

commun.

On dort mal.

On digère moins bien.

On se sent irritable.

On supporte moins le bruit.

On réfléchit trop.

On n’arrive plus à réfléchir.

On contrôle tout.

Puis on ne parvient plus à commencer la moindre tâche.

Certaines personnes vivent surtout dans l’agitation et l’anticipation. D’autres se sentent

ralenties, absentes ou complètement vidées. Beaucoup alternent entre les deux.

Elles tiennent.

Elles gèrent.

Elles compensent.

Puis elles s’effondrent dès que la pression redescend.

Elles pensent manquer de discipline alors que leur corps essaie simplement de récupérer

après avoir fonctionné trop longtemps au-dessus de ses moyens.

C’est aussi là que peuvent apparaître les compulsions.

Manger.

Fumer.

Travailler.

Acheter.

Faire du sport.

Regarder son téléphone pendant deux heures sans même savoir ce qu’on était venu y

chercher.

Ces comportements ne sont pas toujours le problème de départ.

Ils peuvent être des tentatives de régulation.

Ils modifient momentanément ce que nous ressentons. Ils apportent une stimulation, un

apaisement, une coupure ou une sensation de contrôle.

Évidemment, une solution qui soulage pendant vingt minutes peut compliquer la vie pendant

plusieurs années.

Le système nerveux n’est pas toujours un grand stratège.

Il privilégie volontiers ce qui fonctionne maintenant.

Pourquoi le repos ne suffit pas toujours

Quand une personne est épuisée, on lui dit de se reposer.

Le conseil est logique.

Mais rester immobile et se sentir en sécurité ne sont pas exactement la même chose.

On peut être allongé dans son lit tout en gardant les épaules contractées, la respiration

courte et le cerveau occupé à rejouer une conversation datant de 2014.

Le corps ne bouge pas.

Il ne récupère pas forcément.

Se reposer demande aussi de pouvoir relâcher la vigilance. Or cette capacité ne se

commande pas par la volonté.

Elle se construit à travers des expériences répétées pendant lesquelles le corps constate

qu’il peut ralentir sans qu’une catastrophe survienne.

Cela peut passer par la respiration, le mouvement, le massage, la chaleur, la voix, le

bercement ou la sensation des pieds sur le sol.

Cela peut aussi passer par la présence d’une personne auprès de laquelle nous n’avons pas

besoin de nous surveiller.

Nous apprenons à nous réguler dans la relation bien avant de savoir le faire seuls. Et même

à l’âge adulte, nos systèmes nerveux continuent à s’influencer mutuellement. C’est ce que

l’on appelle la corégulation. [3]

Certaines personnes nous apaisent sans presque rien faire.

D’autres peuvent dire « Détends-toi » avec une telle énergie qu’on se contracte jusque dans

les oreilles.

Le corps entend bien davantage que les mots.

On ne régule pas un corps contre sa vie

Les techniques de régulation peuvent réellement aider.

Mais elles ne vivent pas dans le vide.

On ne régule pas durablement un organisme épuisé en lui demandant de respirer cinq

minutes avant de le renvoyer dans un environnement qui l’écrase.

On ne compense pas indéfiniment le manque de sommeil, l’insécurité financière, une

douleur chronique, une relation destructrice ou une surcharge permanente avec quelques

exercices somatiques.

Le contexte compte.

Parfois, réguler son système nerveux demande d’ajouter une pratique.

Parfois, cela demande de retirer quelque chose.

Une contrainte.

Une exigence.

Une relation.

Une habitude qui coûte plus qu’elle ne rapporte.

Une idée de la personne que nous devrions absolument réussir à être.

C’est une partie essentielle de mon approche avec BioMécanique.

Je ne cherche pas seulement ce qu’une personne peut faire pour supporter davantage.

Je regarde aussi ce qu’elle supporte et pourquoi elle devrait continuer à le supporter.

Comprendre autrement ses réactions

Découvrir le fonctionnement du système nerveux n’a pas supprimé toutes mes réactions.

Cela a changé la manière dont je les regarde.

Quand l’anxiété apparaît, je ne cherche plus seulement la pensée irrationnelle à corriger.

Je peux aussi observer l’état de mon corps.

Est-ce que j’ai dormi ?

Est-ce que j’ai mangé ?

Depuis combien de temps suis-je sous tension ?

Qu’est-ce qui vient de se passer ?

Qu’est-ce que cette situation rappelle à mon organisme ?

De quoi ai-je besoin maintenant pour retrouver un peu plus de choix ?

Ces questions ne justifient pas tous nos comportements.

Elles évitent simplement de commencer par nous traiter comme le problème.

Un système nerveux dérégulé n’est pas nécessairement un système défaillant.

C’est souvent un système devenu très compétent pour anticiper, tenir, éviter ou nous couper

de ce qui serait trop intense.

Il a appris certaines réponses parce qu’elles ont été utiles.

Puis il a continué à les utiliser.

Même lorsque le contexte avait changé.

Le travail ne consiste donc pas à lutter contre le corps jusqu’à ce qu’il accepte enfin de se

comporter correctement.

Il consiste à lui faire vivre suffisamment d’expériences nouvelles pour qu’il puisse apprendre

autre chose.

Le corps ne demande pas à devenir calme en permanence.

Il demande surtout à ne plus être obligé de répondre toujours de la même manière.

Références

[1] Stephen W. Porges. La théorie polyvagale. Fondements neurophysiologiques des émotions, de

l’attachement, de la communication et de l’autorégulation. EDP Sciences, 2021.

[2] Stephen W. Porges. Théorie polyvagale et sentiment de sécurité. EDP Sciences, 2022.

[3] Stephen W. Porges et Seth Porges. Notre monde polyvagal. Comment notre stress et nos ressentis

nous façonnent. Éditions Quantum Way, 2024.