Pendant longtemps, j’ai cherché ce qui n’allait pas chez moi.
Pourquoi mon corps réagissait autant.
Pourquoi certaines douleurs revenaient.
Pourquoi je pouvais être épuisée sans parvenir à me reposer.
Pourquoi certains symptômes disparaissaient, puis revenaient quelques semaines plus tard
sous une autre forme. Histoire de ne pas devenir prévisibles.
Mon parcours a été marqué par une longue errance médicale.
Une succession de rendez-vous, de questions, d’examens et de réponses qui n’expliquaient
jamais vraiment l’ensemble de ce que je vivais.
Chaque symptôme semblait appartenir à un tiroir différent.
La douleur d’un côté.
La digestion de l’autre.
Le sommeil ailleurs.
Puis les hormones, le poids, l’anxiété et la fatigue.
Toutes ces manifestations existaient dans le même corps, mais elles semblaient ne pas avoir
été officiellement présentées les unes aux autres.
Qu’est-ce que l’errance médicale ?
L’errance médicale désigne cette période pendant laquelle une personne vit avec des
symptômes sans recevoir d’explication satisfaisante, de diagnostic clair ou de prise en
charge réellement adaptée.
Elle consulte.
Elle raconte son histoire.
Elle passe des examens.
Elle attend.
Puis elle apprend parfois que tout est normal.
C’est une bonne nouvelle, évidemment.
Le seul détail légèrement contrariant, c’est qu’elle ne va toujours pas bien.
Alors elle recommence.
Avec un autre professionnel.
Un autre angle.
Une autre hypothèse.
Et la même histoire qu’il faut reprendre depuis le début en essayant de trouver le dosage
parfait.
Être suffisamment précise pour être comprise, mais pas trop informée.
Inquiète, mais raisonnablement.
Déterminée, sans donner l’impression de contester.
Il faut savoir être malade avec méthode.
Quand les symptômes sont regardés séparément
La médecine moderne accomplit des choses extraordinaires.
Elle sauve des vies.
Elle opère, répare et traite des maladies qui auraient été mortelles autrefois.
Il ne s’agit pas de nier sa puissance ni de remplacer un diagnostic par une tisane et une
grande conversation avec son enfant intérieur.
Le problème se trouve ailleurs.
La spécialisation permet d’examiner chaque partie du corps avec une précision
remarquable.
Mais à force d’observer chaque pièce séparément, il arrive que personne ne revienne
regarder la personne entière.
Un professionnel examine l’organe.
Un autre les hormones.
Un autre encore les émotions.
Chacun peut détenir une partie juste de l’histoire sans que personne ne rassemble
réellement les morceaux.
Or le corps ne fonctionne pas en spécialités.
Le sommeil influence la douleur.
La douleur modifie le mouvement.
Le manque de mouvement peut perturber le sommeil, la digestion et l’humeur.
Les hormones agissent sur l’énergie, l’appétit et la sensibilité émotionnelle.
Les relations, le travail, l’environnement et les conditions de vie influencent la capacité à
récupérer.
Tout communique.
C’est précisément ce que mon errance médicale m’a forcée à comprendre.
Le fameux « c’est le stress »
Quand aucun résultat ne suffit à expliquer ce qui se passe, une réponse finit souvent par
apparaître.
Le stress.
Le stress présente un avantage considérable.
Il peut expliquer à peu près tout.
Il peut donc aussi permettre de ne rien approfondir.
Pourtant, le stress n’est pas une explication abstraite.
Il se produit dans un corps.
Il modifie la respiration, les tensions musculaires, le rythme cardiaque, la digestion, le
sommeil, l’attention et les comportements.
Il agit aussi dans un contexte.
Nous ne réagissons pas seulement à ce que nous pensons.
Nous réagissons à notre rythme de vie, à nos relations, à notre travail, à notre sécurité
matérielle, à nos douleurs, à notre environnement et aux événements que nous avons
traversés.
Dire « c’est le stress » devrait donc ouvrir une enquête.
De quel stress parle-t-on ?
Depuis combien de temps dure-t-il ?
Qu’est-ce qui empêche le corps de récupérer ?
Quelles ressources lui manquent ?
Quelles conditions continuent d’entretenir son état d’alerte ?
Sans ces questions, le stress devient une manière plus élégante de dire que l’on ne sait pas.
Quand on commence à douter de son propre corps
L’une des choses les plus difficiles dans l’errance médicale n’est pas seulement l’absence de
réponse.
C’est le doute qui finit par s’installer.
Est-ce que j’exagère ?
Est-ce que je suis trop sensible ?
Est-ce que j’écoute trop mon corps ?
Pourtant, les symptômes sont là.
Le fait qu’un examen ne montre pas l’origine d’une douleur ne rend pas cette douleur
imaginaire.
Cela signifie seulement que cet examen n’a pas permis d’en identifier la cause.
Une absence de preuve n’est pas une preuve d’absence.
Mais lorsque plusieurs résultats reviennent normaux, la personne peut finir par perdre
confiance dans ce qu’elle ressent.
Elle apprend à minimiser.
Elle attend davantage avant de consulter.
Elle cherche ses mots.
Elle essaie de rendre son expérience suffisamment cohérente pour qu’elle devienne crédible
aux yeux de quelqu’un d’autre.
Et plus elle s’inquiète de ne pas être entendue, plus son inquiétude risque d’être utilisée
pour expliquer ses symptômes.
La boucle est assez bien conçue.
Mon corps n’était peut-être pas cassé
Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi mon corps fonctionnait aussi mal.
Puis ma question a changé.
Et s’il ne fonctionnait pas mal ?
Et s’il essayait de s’adapter ?
Cette idée n’a pas fait disparaître mes symptômes.
Elle a changé la manière dont je les regardais.
Une tension peut être une façon de tenir.
Une hypervigilance peut chercher à anticiper.
Une compulsion peut tenter d’apaiser rapidement un état intérieur devenu difficile à
supporter.
Un besoin de contrôle peut chercher à éviter une nouvelle impuissance.
Une déconnexion peut permettre de continuer lorsqu’il devient trop difficile de ressentir.
Un comportement peut être devenu problématique aujourd’hui tout en ayant été utile à un
autre moment.
C’est toute la complexité de nos mécanismes d’adaptation.
Ils peuvent nous protéger, puis finir par nous enfermer.
Le corps ne choisit pas toujours la solution la plus confortable.
Il choisit souvent celle qu’il connaît.
Cela ne signifie pas que chaque symptôme vient d’un traumatisme.
Cela ne signifie pas non plus qu’une douleur physique serait uniquement l’expression d’une
émotion refoulée.
Remplacer une explication exclusivement médicale par une explication exclusivement
psychologique ne rend pas nécessairement notre regard plus complet.
Cela déplace seulement la réduction.
Un être humain est influencé par sa biologie, son histoire, son sommeil, son alimentation, ses
hormones, son activité physique, ses relations et ses conditions de vie.
Il faut parfois accepter que plusieurs causes et plusieurs mécanismes puissent coexister.
Le corps supporte très bien la complexité.
C’est surtout notre besoin d’explications simples qui s’en accommode mal.
Reprendre une place active dans son parcours
Comprendre son corps ne signifie pas se diagnostiquer seul ni renoncer aux soins.
Cela signifie reprendre une place active dans son parcours.
Observer la chronologie des symptômes.
Repérer ce qui les déclenche, les aggrave ou les apaise.
Regarder les liens avec le sommeil, l’alimentation, le cycle hormonal, le mouvement, les
événements émotionnels et les conditions de vie.
Poser des questions.
Demander des explications.
Chercher un autre avis lorsque quelque chose reste incohérent.
Cette observation ne remplace pas un diagnostic.
Elle permet de mieux comprendre son propre terrain et de retrouver confiance dans ses
perceptions.
Nous avons besoin de médecins et de professionnels compétents.
Mais nous avons aussi besoin de connaître le corps dans lequel nous vivons.
Comprendre ne signifie pas tout maîtriser.
Cela permet simplement de ne plus être entièrement étranger à ce qui se passe en soi.
La naissance de BioMécanique
BioMécanique est née de cette errance médicale.
Elle s’est construite progressivement, à travers mes douleurs, mes recherches, mes
formations, les outils que j’ai expérimentés et les personnes que j’ai accompagnées.
Elle est aussi née d’une frustration.
Celle de constater qu’une seule grille de lecture ne suffisait jamais à comprendre un être
humain.
J’ai commencé à relier le système nerveux, le mouvement, les émotions, les douleurs,
l’alimentation, les habitudes, les relations et l’environnement.
Je ne voulais plus seulement savoir comment faire disparaître un symptôme.
Je voulais comprendre sa place dans l’ensemble.
Depuis quand est-il là ?
Qu’est-ce qui l’active ?
Qu’est-ce qui l’apaise ?
Que tente de gérer le corps ?
De quoi aurait-il besoin pour ne plus répondre de cette manière ?
BioMécanique est devenue cette façon de remettre les morceaux ensemble.
Ce journal racontera ce chemin.
Les théories qui ont nourri ma réflexion.
Les techniques que j’utilise.
Les expériences qui ont transformé ma manière de regarder l’humain.
Je parlerai du système nerveux, des émotions, de l’attachement, du mouvement, de la
douleur, des compulsions et des schémas que nous reproduisons parfois tout en sachant
parfaitement qu’ils nous font du mal.
Parce que comprendre un mécanisme ne suffit pas toujours à le transformer.
Si l’intelligence empêchait de reproduire nos automatismes, l’humanité aurait réglé une
bonne partie de ses problèmes depuis longtemps.
Ce que mon errance médicale m’a appris, c’est que le corps ne cherche pas nécessairement
à nous compliquer la vie.
Il fait souvent de son mieux avec ce qu’il connaît, ce qu’il a vécu et les ressources dont il
dispose.
Commencer à aller mieux ne consiste donc pas toujours à le faire taire.
Cela commence parfois par cesser de le considérer comme le problème.